octobre 2006


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Le frigo-bar qui était à côté de la machine à café a disparu. Les soupçons se sont naturellement portés sur Gérald, dont c’est le dernier jour aujourd’hui. En plus comme par hasard Manu est incapable d’expliquer pourquoi le système de vidéo-surveillance n’a pas fonctionné vendredi soir de 20H00 à 21H00. Il risque d’avoir des problèmes.

Gérald a dit qu’il était bien content de se casser vu l’ambiance. C’est dommage parce que Paula s’est mise en arrêt maladie, du coup ça a détendu l’atmosphère. Avec Manu, dans leur bureau, ils écoutent de la musique, boivent des cannettes de coca, mangent des Kinder Pingui.

Sinon j’ai découvert que mon voisin du dessus habite en dessous. Au dessus, en fait, c’est Céline, une mère de deux enfants. Son mari n’est pas souvent là parce qu’il est routier. Il fait la ligne Paris-La Rochelle. 
Mon voisin du dessous est un pro des tableaux Excel. Il m’a même dit que si j’avais besoin il m’aiderait! J’ai trouvé ça super sympa.

Je trouve ça dégueulasse de faire porter le chapeau à Gérald et Manu pour l’histoire du frigo.

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Valérie nous a lu ce matin le courrier qu’elle a reçu de la directrice de l’école.

«  Madame,

l’équipe pédagogique souhaiterait exprimer son inquiétude concernant votre fils Kevin.
En effet à ce jour aucune des compétences enseignées aux élèves de cycle 1 n’est chez votre fils Kevin acquise, ou en voie d’acquisition. Ses faibles ressources langagières, son absence de repères culturels, son incapacité à réaliser des actions élémentaires et son agitation lors des échanges collectifs en font pour le groupe classe un élément perturbateur majeur.
C’est pourquoi l’équipe pédagogique et moi-même préconisons un enseignement plus adapté pour l’enfant Kevin. A cette fin, vous trouverez ci-joint la liste des structures de la région plus aptes à prendre en charge votre fils.
Vous voudrez bien par retour de la présente nous faire connaître la date à laquelle Kevin sera retiré de notre établissement. »

Valérie était dans tous ses états. Je suis d’accord avec elle quand elle dit que Spiderman et Batman sont des repères culturels. En plus Kevin vise très bien: il arrive à planter le couteau de son père juste au dessus de la chaise haute de sa sœur. Si ça c’est pas réaliser une action élémentaire !
Mais Géraldine, elle lui a dit, à Valérie, qu’il fallait pas qu’elle s’inquiète.
En passant, Gérald, qui ne glandait rien, et qui avait écouté la conversation, s’est indigné lui aussi, en ajoutant que, les profs, et en particuliers les maîtresses d’école, vivent en marge du monde réel. Elles sont, pour reprendre ses mots « complètement tarées ».

Heureusement Sandra a toujours des petites pralines dans son premier tiroir.

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Hier soir c’était le pot de départ de Gérald. Tout le monde y était. Gérald avait prévu le coup. En plus des deux paquets de Chipster et des trois bouteilles de cidre offertes par la DRH, il avait ramené de la vodka.

On a fait tourner une enveloppe et une carte. La carte, j’ai attendu que presque tout le monde ait écrit dessus pour mettre un mot.
Catherine Jacquemin a écrit
« Au plaisir de travailler en votre compagnie s’est ajouté votre créativité et votre professionnalisme, nous vous souhaitons beaucoup de réussite dans vos projets futurs »
Tu parles, elle a toujours cru qu’il s’appelait Bertrand.
En dessous il y avait le
 «  Yo – malgré que tu nous quittes je sais qu’on va se revoir à l’extérieur ! »
De Manu. Mais pour une fois il n’a pas fait de fautes d’orthographe.
Annabelle a choisi l’option message-fleuve, à lire à haute voix en prenant sa respiration, avec si possible en fond le générique des feux de l’amour :
 « Gérald, tu as fait le choix de partir et c’est sans doute le bon pour toi. Nous regretterons ton insouciance, ta joie de vivre, ta facilité à nous dépanner en toutes circonstances, mais chacun doit suivre sa route et c’est ici que nos chemins se séparent. Je te souhaite sincèrement une bonne continuation »
Déprimant.
Par contre j’ai un faible pour la poésie toujours très imagée de Manuela:
« il n’est pas si loin le temps où nous faisions connaissance avec tes joyeuses bouclettes. Tu nous quittes déjà, toi, le funambule de l’informatique, rebelle en ce monde démuni de valeurs humaines. Toi qui as su dire tout haut ce que tout le monde pensait tout bas »
Il va falloir que je lui ré explique la raison du départ de Gérald.

J’ai fait avec la place qui me restait. Comme Paula (la fameuse collègue) s’impatientait, j’ai griffonné un « pourras-tu me faire une copie de ton CD » et je lui ai tendu la carte.

On a réussi à lui faire des super cadeaux. Manu a tout trouvé à la Fnac : le CD, le DVD collector d’un film que Gérald aime bien (il est très « Art et Essais ») et l’édition limitée du recueil de photos « Cacas de Stars ».

 A 20h00, on commençait à ressentir les effets de la vodka sur certains, et Paula, qui était de ceux là, n’a pas pu se retenir. A un moment elle a voulu se jeter dans les bras de Gérald, mais quand celui-ci l’a repoussée gentiment d’un air gêné elle s’est mise à sangloter:
« Pourquoi, pourquoi tu m’as fait ça ! »
Heureusement Manu l’a raccompagnée discrètement à l’ascenseur et l’incident est passé presque inaperçu.

Et c’est ainsi que partent les meilleurs, emportés dans le tourbillon d’un destin qu’ils peinent à maîtriser…

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Henri Duneton a organisé une réunion Brainstorming. Le thème c’était: »en osmose avec nos clients ».

On était plutôt motivé, enfin surtout Henri.

Pour ne pas que la réunion tourne à la cacophonie Henri a demandé à Carlos de jouer le rôle du modérateur, parce qu’il a de l’autorité.

A 9H00 on a commencé par quelques viennoiseries. A 9H15 Henri Duneton a retroussé les manches de son gilet zippé et a proposé un premier tour de table.
« humain » « contact » « chaleur humaine » a proclamé Manuela.
 « cherviche choigné »  a postilloné Sandra, en envoyant des projectiles de mini-pain-aux-raisins à Gérald, qui se trouvait en face. Géraldine et moi on a passé notre tour, parce qu’on avait pas fini de discuter.
 « hôtesses en string » a gloussé Manu, bêtement, mais très content de lui. Henri Duneton ne s’est pas laissé déconcentrer, c’est un pro. Au milieu des ricanements Annabelle a réussi à placer « résolution des problèmes ».
Henri Duneton a immédiatement rebondi là-dessus et a proposé qu’on fasse un bref récapitulatif des choses à dire et à ne pas dire :
« problème » « erreur » : à bannir absolument du vocabulaire client ! Par contre « je m’occupe de vous », «  je suis à votre écoute », ça, ce sont des phrases fortes !
C’est à ce moment que Daniel Bins a fait son entrée. « la réunion c’était 9H00, mais du matin » lui a lancé Carlos sèchement. Mais le portable de DB a sonné, on a du attendre qu’il termine :
«  surtout tu dis à Didier que tout doit passer par moi sinon vous allez droit dans le mur les gars !! » il a raccroché « ooooh mais ya d’la bouffe! Qui c’est qui veut un café ? » puis il s’est adressé à Manuela « alors à c’qui paraît tu fais carrière dans la chanson ? ». Carlos l’a fusillé du regard.
Puis c’est Gégé qui nous a interrompu à son tour parce que Catherine Jacquemin avait besoin d’un paperboard. Henri s’est un peu impatienté parce qu’il n’aime pas, comme ça, qu’on le déconcentre quand il est en pleine création.
On est resté là une heure, et en conclusion, on est resté sur les thèses de Manuela comme quoi il faut redonner sa dimension pleinement humaine à la relation client tout en l’approfondissant de valeurs communes dans lesquelles chacun peut trouver un épanouissement productif.
Avec Sandra on s’est proposé de ranger la salle. On a parlé de son restau de la veille  en finissant les dernières viennoiseries.

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Ce matin, quand je suis arrivée, l’atmosphère était déjà tendue. Il y avait fritage entre Daniel Bins et Valérie. « tu me demandes de t’expliquer, je t’explique !  » a-t-il aboyé avant qu’elle ne parte s’enfermer dans la salle de vidéo conférence pour pleurer. « les gens qui veulent pas chercher à comprendre, ça m’est proprement insupportable, bordel !  » a-t-il rajouté en jetant violemment un dossier sur son bureau.  » je vais m’en griller une ! « .

Valérie est un peu sensible en ce moment, mais elle a des circonstances atténuantes. Elle a été convoquée à l’école parce que le comportement de Kevin pose problème. Deux gamins ont échappé à la surveillance des maîtresses pendant la récréation et ont sauté du toit de la cantine. Par chance ils sont tombés sur la partie un peu molle de l’aire de jeux et s’en sont sortis avec une cheville foulée pour l’un et un bras éraflé pour l’autre. Kevin a été clairement identifié comme le responsable de cet accident. Interrogé à huis clos par la directrice et la psychologue scolaire, il n’aurait prononcé qu’un charabia incompréhensible, avant de jeter son regard méchant sur les deux fonctionnaires, interdites. « zeufezè le bout fonvaire » ne cesse-t-il de répéter depuis à sa pauvre mère interloquée.

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Ce midi, c’était très calme dans l’open space.
Au bout du troisième « on descend manger les filles je crève la dalle ! », Daniel Bins a quand même réussi à traîner Géraldine, Valérie, et Manuela à la cantine avec lui.

Gégé était emmerdé tout à l’heure parce qu’il y avait une chaise en trop dans l’open space. Comme elle était près de mon bureau c’est à moi qu’il s’est adressé.
« tu sais d’où elle vient cette chaise ? »
« Nan »
« non, parce que tu comprends, si elle était pas là avant, c’est qu’elle venait de quelque part »

« est ce que c’est important, Gégé ? » je lui ai répondu en finissant mon Petit Encas.
Mais j’ai senti qu’il était vraiment emmerdé, et qu’il avait besoin que quelqu’un prenne une décision à propos de cette chaise, alors j’ai tranché : « je te propose de remplir une Fiche de Rapport d’Anomalie », mais il a filé avant même d’entendre la fin de ma phrase parce que finalement il n’avait pas à faire des heures sup. pendant la pause.

Et puis en début d’après-midi on a reçu un mail général :
 « En raison de la mise en place du projet LB Attitude, l’équipe RH organise un atelier de réflexion et sera absente du bureau le 25 octobre. Tous les appels seront transférés sur le poste de Gérard Dujardin (pauvre Gégé !). Nous vous remercions de votre compréhension ».
Ouais, « LB Attitude », je n’aurais jamais choisi ça. Finalement c’est Gérald qui empoche les 500€. Il faut dire qu’il s’est donné le temps de réfléchir, vu qu’il ne fout plus rien.

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En tant qu’assistante de com., Manuela représente Le Beleux parce qu’en effet c’est une fille très conviviale. Mais aujourd’hui elle s’est un peu lâchée sur le kir lors du pot de la convivialité.

A un moment, tous les invités s’étaient amassés autour du livre d’or. Voyant que M. Chouraki se retrouvait tout seul elle est allée lui tenir compagnie.
« vous aimez bien nos locaux ? », «  vous avez l’air en forme ! », « vous êtes mieux en vrai qu’au téléphone ! »
Bref le type en a conclu qu’elle avait couché pour réussir et il s’est dit qu’il avait peut être ses chances.
Surtout que, d’habitude elle est classe, Manuela, mais là elle avait laissé sa braguette ouverte.
J’ai essayé de lui faire des signes, mais elle a cru que je lui demandais de meubler le temps mort. Du coup elle est montée sur l’estrade et a branché le micro:

« EST-CE QUE VOUS CONNAISSEZ LES VILLAGE PEOPLE ? »

Le sourire de Catherine Jacquemin s’est figé. Gérald et Manu se sont mis à glousser bêtement en se donnant des coups de coude. L’assemblée s’est tue et Carlos s’est pris a tête à deux mains.
La voix cassée et avec les gestes, Manuela a improvisé une adaptation de YMCA:

« Fiiiirst of the class
Oui c’est chez Le Beleux –
First of the class – YEAH ! »

Sandra voulait la rejoindre par solidarité, mais vu qu’elle s’était goinfrée de macarons juste avant, et qu’elle avait du chocolat plein les dents, je l’ai retenue de justesse. En lui rappelant qu’elle n’était pas encore en CDI.

C’était La honte.

Heureusement, Guy Le Beleux, qui est le patron, et qui sait faire face à toutes les situations, a eu la bonne idée d’applaudir. Et Manuela s’est retrouvée assise à sa droite au repas !
 
En rentrant, vers 23h00, je suis tombée sur mon nouveau voisin, qui rentrait lui aussi, il m’a même tenu la porte. Il m’a dit « vous avez l’air crevée ». Ça change. D’habitude il ne dit jamais bonjour vu qu’il a toujours son portable greffé à l’oreille. J’étais partie pour lui offrir quelques pralines qu’il restait du pot, et qu’on s’est tous partagés, mais il m’a coupée d’un « bon, ben, bonne soirée » plutôt pète-sec. Il devait sûrement avoir des choses hyper importantes à faire, du genre bouger ses meubles ou jouer du xylophone.

Et en plus il est rasé n’importe comment.

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