Ça ne peut plus durer cette queue qu’il y a à la machine à café tous les matins. Je suis arrivée avec mon porte gobelets, et j’ai bien vu les mines effrayées de ceux qui se sont dit qu’il faudrait qu’ils attendent trois plombes. Ben oui mais vu que je prends le chocolat de Sandra, le cappuccino de Géraldine, le café court de Valérie, plus un long pour moi, ça revient au même que si elles avaient été dans la queue. Bon c’est mon jour de bonté je laisse passer, c’est l’occasion aussi d’écouter les uns et les autres raconter leur week-end.

Gérald a passé son dimanche après-midi chez IKEA. Il cherchait un canapé et finalement il est revenu avec deux couvertures polaires (une pour lui, une pour sa mère), un plateau tournant et un miroir-ventouse.

Colette et Nadine sont allées au forum des associations de leur ville respective, et échangent leurs infos. Tiens à Edouville ils font de l’aviron à partir de 6 ans, tiens à Combe-ste-Huberte il y a un Pokémon-club qui vient de s’ouvrir etc.

Manu a rencontré deux super nanas qui ne parlaient pas un mot de français, et n’a pas dormi dans la nuit de samedi à dimanche.

Annabelle ne parle jamais de son week-end, parce qu’elle est tout de suite dans le vif du sujet. Alors à la place elle parle boulot. C’est pour cette raison qu’avec Annabelle j’atteins vite le point de rupture, je décroche, tout simplement. Invariablement c’est à ce moment que Carlos, déjà souriant, fait son arrivée. La transition est facile. Je lui lance un « Carlos, trop belle ta chemise », ou, plus classique « Carlos tu as l’air en forme ce matin », ce qui n’est en général pas vrai. Annabelle réprime un bâillement, et retourne poliment à la pile de travail qui l’attend.

Je garde Carlos sous la main pendant que finit de couler un dernier cappuccino.

Carlos, élément atypique de la société.

Sérieux, encostumé, néanmoins joueur, libre penseur, il a horreur des gens qui n’assument pas leur choix. Information importante puisqu’il s’agit là du principal trait de caractère de Carlos.

Déjà, en CM2, quand la maîtresse distribuait des petits bristols sur lequel il était demandé de compléter « ce que vous détestez le plus », il répondait :

– les gens qui n’assument pas leur choix

…ce qui emmerdait un peu la petite voisine, si elle avait eu la bonne idée de copier, parce qu’elle ne comprenait pas ce qu’il y avait d’écrit sur le bristol de cet émigrant stressé, déjà qu’il avait mis la règle au milieu de la table pour bien marquer la séparation, en plus il avait une manière agaçante de souligner et re-souligner la date cinq fois d’affilée, elle espérait secrètement pouvoir se mettre à côté du joli blondinet le jour suivant.
En dessous de

– les gens qui n’assument pas leur choix,

il écrivait quand même : « l’injustice ».

Ce côté féminin, Carlos l’a conservé, ce qui adoucit son caractère et le rend aimable en toutes circonstances.
A côté de cela il est capable d’aller très loin. Il a des idées très arrêtées.
Prenez par exemple un bossu.
« Ne va pas te plaindre que tu es bossu alors que tu vis dans un pays développé, que tu as droit à la sécu et au chômage ! »
Et les nains.  « Qu’est-ce qu’ils ont toujours à vouloir se déguiser en bouffons et en passe-partout ? Tu m’étonnes qu’après ils n’arrivent pas à s’intégrer dans la société ! »
CQFD.

Quand je lui dépose son double café, Valérie est déjà en grande conversation avec Géraldine. Il paraît que Slevana aurait eu des propositions indécentes de la part d’un des managers.
« De qui, de quiiiii ???!!! » je m’empresse de demander.
Valérie, très au courant, m’informe que paraît-il qu’elle se serait fait mettre une main aux fesses dans l’ascenseur par Henri !
« Le grand chauve à lunettes avec le gilet zippé? »
Géraldine dit que ça l’étonne beaucoup, et qu’elle pencherait plutôt pour la thèse de celle qui veut attirer l’attention sur elle dans le but d’accélérer sa promotion interne.
Curieuse technique, me dis-je, en laissant mes voisines d’open-space spéculer sur la véracité de ces faits, pendant que je propose une madeleine à Sandra.
La bouche déjà pleine, elle postillonne un « merci t’es géniale ma nénette ». Je l’aide à désactiver son out-of-office parce qu’avec le week-end elle a oublié comment on fait.

Rapidement je survole le site interne pour glaner les dernières nouvelles. Dans l’annuaire, il y a la photo de tous les employés, celle de Carlos du temps où il ne faisait pas encore d’UV.
Bins…Dujardin…Duneton, Henri Duneton. C’est vrai qu’il a un petit air pervers quand même celui-là…

Je suis tirée de ma rêverie par le téléphone et je décroche.

«  Le Beleux, Dorothée Roland j’écoute ! »

Publicités