Carlos


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Hier c’était l’après-midi des enfants chez Le Beleux. Valérie avait emmené Kevin dès le matin, pour ne pas avoir à poser une demi journée de congé.
Le pauvre Kevin s’est un peu ennuyé. Une fois qu’il avait fini de poinçonner toute une ramette de papier avec la perforeuse de sa mère, il commençait à trépigner d’impatience. Au bout de 20 minutes en effet, il fallait déjà lui trouver une autre activité. Manuela s’est accroupie à la hauteur du gamin, qui tirait la langue et tapait du pied, et lui a annoncé gaiment:

 « On va aller voir Carlos dans son bureau ! »
 « Tu vas voir, il est rigolo, Carlos ! »

Mais Carlos n’avait pas du tout envie de rigoler. Il  était en train de travailler sur un dossier très important et urgent, un rapport sur l’éthique,  ou comment populariser la délation des comportements frauduleux au sein de l’entreprise. Il devait le remettre à Guy Le Beleux en personne avant le 31 et n’avait pas encore commencé.
Quand il a vu Kevin, il a fait les gros yeux, pour essayer de faire peur au gamin, mais Manuela a insisté.
« Tu vas faire un beau dessin avec Carlos ! »
Carlos a bougonné qu’il n’avait qu’un stabilo, mais le gosse s’agrippait déjà à sa jambe, lui suppliant de lui dessiner un pirate. Kevin n’a plus voulu lâcher Carlos, qui a même du l’accompagner aux toilettes, où Kevin a tenu personnellement à lui montrer ce qu’il avait fait.
Dépassé par ces évènements, Carlos a pris la fuite et laissé le pauvre petit Kevin, sans badge, à la porte de l’open space.
Alertée par ses hurlements, Catherine Jacquemin a déboulé trente secondes plus tard en traînant l’enfant par la manche. Entre deux cris elle a réussi à rappeler à Valérie qu’ici c’était un lieu de travail et que si elle n’était pas capable de tenir son môme il fallait peut-être qu’elle songe à le laisser chez elle.
Manuela a  immédiatement accouru avec une ramette de papier toute neuve et a réussi à calmer Kevin. Carlos, lui, était déjà devant son écran et faisait semblant de réfléchir à son dossier.
Comme Manuela le fusillait du regard, il est revenu avec en guise de consolation, un bonbon du restaurant Chinois de la veille qu’il avait retrouvé dans la poche de sa veste, enroulé dans son mouchoir en tissu, et qu’il a tendu à Kevin pour faire la paix.
Au bout de dix secondes Kevin a fait la grimace et a recraché  le bonbon sur la belle moquette toute neuve, ajoutant:
« T’es pas beau, toi ! »

Carlos a humblement acquiescé avant de regagner prestement son bureau sous les regards accusateurs de l’ensemble des filles de l’open space.

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Géraldine m’a dit « je t’accompagne au café ». Quand elle fait ça c’est qu’elle a un truc à me raconter.

Elle n’en peut plus, Aristide n’arrête pas de repasser tout le temps la même chanson en boucle à la maison. Elle l’a surpris en train de fredonner les paroles pendant qu’il donnait la bouillie à Anatole. « le respect pour chacun, c’est pas encore gagné » m’a-t-elle dit. Et là j’ai eu un flash ! La ressemblance physique, certainement.
« La prochaine Ségolène Royal, c’est toi ! » j’ai dit à Géraldine.

Manuela et Carlos sont arrivés, et nous ont demandé de quoi on parlait. Manuela a dit qu’on paye trop d’impôts, qu’il faudrait instaurer une police de l’impôt pour que les riches arrêtent de spolier les pauvres.

 « C’est de la connerie » a déclaré Carlos, ajoutant qu’on ferait mieux d’instaurer une taxe sur la connerie, à commencer par ces cons avec qui on l’oblige à travailler et qui font mal leur travail à la con. Ce con de Daniel Bins, par exemple.

Manuela a dit que si elle gagnait plein d’argent, elle monterait une association à but non lucratif et lutterait contre la faim dans le monde.
« ça en fait du monde ! » lui a fait remarqué Géraldine, avec son petit sourire en coin. Mais Manuela a précisé qu’elle ne s’occuperait que des enfants, qui sont les adultes de demain.
« Et les adultes d’aujourd’hui, tu les laisserais crever ?! » l’a taquinée Géraldine. Manuela a un peu réfléchi, a cherché du regard l’approbation morale de Carlos, mais celui-ci était en panique parce qu’en tombant la touillette avait fait gicler le café sur sa chemise bien repassée.
« Quel con ! » a-t-il constaté.
« je crois qu’ils vont changer la machine » ai-je glissé discrètement à Carlos.
« Oui ! je les laisserais crever ! » a clamé Manuela.
« Excellente décision » a approuvé Carlos, en réponse à ma remarque.

Pensant qu’il s’adressait à elle, persuadée qu’il la soutenait dans sa lutte et la suivait dans ses idées, Manuela a lancé un long regard d’admiration vers Carlos. Et c’est sur ce malentendu que, ce matin, une flamme s’est allumée à la machine à café.

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Henri Duneton a organisé une réunion Brainstorming. Le thème c’était: »en osmose avec nos clients ».

On était plutôt motivé, enfin surtout Henri.

Pour ne pas que la réunion tourne à la cacophonie Henri a demandé à Carlos de jouer le rôle du modérateur, parce qu’il a de l’autorité.

A 9H00 on a commencé par quelques viennoiseries. A 9H15 Henri Duneton a retroussé les manches de son gilet zippé et a proposé un premier tour de table.
« humain » « contact » « chaleur humaine » a proclamé Manuela.
 « cherviche choigné »  a postilloné Sandra, en envoyant des projectiles de mini-pain-aux-raisins à Gérald, qui se trouvait en face. Géraldine et moi on a passé notre tour, parce qu’on avait pas fini de discuter.
 « hôtesses en string » a gloussé Manu, bêtement, mais très content de lui. Henri Duneton ne s’est pas laissé déconcentrer, c’est un pro. Au milieu des ricanements Annabelle a réussi à placer « résolution des problèmes ».
Henri Duneton a immédiatement rebondi là-dessus et a proposé qu’on fasse un bref récapitulatif des choses à dire et à ne pas dire :
« problème » « erreur » : à bannir absolument du vocabulaire client ! Par contre « je m’occupe de vous », «  je suis à votre écoute », ça, ce sont des phrases fortes !
C’est à ce moment que Daniel Bins a fait son entrée. « la réunion c’était 9H00, mais du matin » lui a lancé Carlos sèchement. Mais le portable de DB a sonné, on a du attendre qu’il termine :
«  surtout tu dis à Didier que tout doit passer par moi sinon vous allez droit dans le mur les gars !! » il a raccroché « ooooh mais ya d’la bouffe! Qui c’est qui veut un café ? » puis il s’est adressé à Manuela « alors à c’qui paraît tu fais carrière dans la chanson ? ». Carlos l’a fusillé du regard.
Puis c’est Gégé qui nous a interrompu à son tour parce que Catherine Jacquemin avait besoin d’un paperboard. Henri s’est un peu impatienté parce qu’il n’aime pas, comme ça, qu’on le déconcentre quand il est en pleine création.
On est resté là une heure, et en conclusion, on est resté sur les thèses de Manuela comme quoi il faut redonner sa dimension pleinement humaine à la relation client tout en l’approfondissant de valeurs communes dans lesquelles chacun peut trouver un épanouissement productif.
Avec Sandra on s’est proposé de ranger la salle. On a parlé de son restau de la veille  en finissant les dernières viennoiseries.

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En tant qu’assistante de com., Manuela représente Le Beleux parce qu’en effet c’est une fille très conviviale. Mais aujourd’hui elle s’est un peu lâchée sur le kir lors du pot de la convivialité.

A un moment, tous les invités s’étaient amassés autour du livre d’or. Voyant que M. Chouraki se retrouvait tout seul elle est allée lui tenir compagnie.
« vous aimez bien nos locaux ? », «  vous avez l’air en forme ! », « vous êtes mieux en vrai qu’au téléphone ! »
Bref le type en a conclu qu’elle avait couché pour réussir et il s’est dit qu’il avait peut être ses chances.
Surtout que, d’habitude elle est classe, Manuela, mais là elle avait laissé sa braguette ouverte.
J’ai essayé de lui faire des signes, mais elle a cru que je lui demandais de meubler le temps mort. Du coup elle est montée sur l’estrade et a branché le micro:

« EST-CE QUE VOUS CONNAISSEZ LES VILLAGE PEOPLE ? »

Le sourire de Catherine Jacquemin s’est figé. Gérald et Manu se sont mis à glousser bêtement en se donnant des coups de coude. L’assemblée s’est tue et Carlos s’est pris a tête à deux mains.
La voix cassée et avec les gestes, Manuela a improvisé une adaptation de YMCA:

« Fiiiirst of the class
Oui c’est chez Le Beleux –
First of the class – YEAH ! »

Sandra voulait la rejoindre par solidarité, mais vu qu’elle s’était goinfrée de macarons juste avant, et qu’elle avait du chocolat plein les dents, je l’ai retenue de justesse. En lui rappelant qu’elle n’était pas encore en CDI.

C’était La honte.

Heureusement, Guy Le Beleux, qui est le patron, et qui sait faire face à toutes les situations, a eu la bonne idée d’applaudir. Et Manuela s’est retrouvée assise à sa droite au repas !
 
En rentrant, vers 23h00, je suis tombée sur mon nouveau voisin, qui rentrait lui aussi, il m’a même tenu la porte. Il m’a dit « vous avez l’air crevée ». Ça change. D’habitude il ne dit jamais bonjour vu qu’il a toujours son portable greffé à l’oreille. J’étais partie pour lui offrir quelques pralines qu’il restait du pot, et qu’on s’est tous partagés, mais il m’a coupée d’un « bon, ben, bonne soirée » plutôt pète-sec. Il devait sûrement avoir des choses hyper importantes à faire, du genre bouger ses meubles ou jouer du xylophone.

Et en plus il est rasé n’importe comment.

Ça ne peut plus durer cette queue qu’il y a à la machine à café tous les matins. Je suis arrivée avec mon porte gobelets, et j’ai bien vu les mines effrayées de ceux qui se sont dit qu’il faudrait qu’ils attendent trois plombes. Ben oui mais vu que je prends le chocolat de Sandra, le cappuccino de Géraldine, le café court de Valérie, plus un long pour moi, ça revient au même que si elles avaient été dans la queue. Bon c’est mon jour de bonté je laisse passer, c’est l’occasion aussi d’écouter les uns et les autres raconter leur week-end.

Gérald a passé son dimanche après-midi chez IKEA. Il cherchait un canapé et finalement il est revenu avec deux couvertures polaires (une pour lui, une pour sa mère), un plateau tournant et un miroir-ventouse.

Colette et Nadine sont allées au forum des associations de leur ville respective, et échangent leurs infos. Tiens à Edouville ils font de l’aviron à partir de 6 ans, tiens à Combe-ste-Huberte il y a un Pokémon-club qui vient de s’ouvrir etc.

Manu a rencontré deux super nanas qui ne parlaient pas un mot de français, et n’a pas dormi dans la nuit de samedi à dimanche.

Annabelle ne parle jamais de son week-end, parce qu’elle est tout de suite dans le vif du sujet. Alors à la place elle parle boulot. C’est pour cette raison qu’avec Annabelle j’atteins vite le point de rupture, je décroche, tout simplement. Invariablement c’est à ce moment que Carlos, déjà souriant, fait son arrivée. La transition est facile. Je lui lance un « Carlos, trop belle ta chemise », ou, plus classique « Carlos tu as l’air en forme ce matin », ce qui n’est en général pas vrai. Annabelle réprime un bâillement, et retourne poliment à la pile de travail qui l’attend.

Je garde Carlos sous la main pendant que finit de couler un dernier cappuccino.

Carlos, élément atypique de la société.

Sérieux, encostumé, néanmoins joueur, libre penseur, il a horreur des gens qui n’assument pas leur choix. Information importante puisqu’il s’agit là du principal trait de caractère de Carlos.

Déjà, en CM2, quand la maîtresse distribuait des petits bristols sur lequel il était demandé de compléter « ce que vous détestez le plus », il répondait :

– les gens qui n’assument pas leur choix

…ce qui emmerdait un peu la petite voisine, si elle avait eu la bonne idée de copier, parce qu’elle ne comprenait pas ce qu’il y avait d’écrit sur le bristol de cet émigrant stressé, déjà qu’il avait mis la règle au milieu de la table pour bien marquer la séparation, en plus il avait une manière agaçante de souligner et re-souligner la date cinq fois d’affilée, elle espérait secrètement pouvoir se mettre à côté du joli blondinet le jour suivant.
En dessous de

– les gens qui n’assument pas leur choix,

il écrivait quand même : « l’injustice ».

Ce côté féminin, Carlos l’a conservé, ce qui adoucit son caractère et le rend aimable en toutes circonstances.
A côté de cela il est capable d’aller très loin. Il a des idées très arrêtées.
Prenez par exemple un bossu.
« Ne va pas te plaindre que tu es bossu alors que tu vis dans un pays développé, que tu as droit à la sécu et au chômage ! »
Et les nains.  « Qu’est-ce qu’ils ont toujours à vouloir se déguiser en bouffons et en passe-partout ? Tu m’étonnes qu’après ils n’arrivent pas à s’intégrer dans la société ! »
CQFD.

Quand je lui dépose son double café, Valérie est déjà en grande conversation avec Géraldine. Il paraît que Slevana aurait eu des propositions indécentes de la part d’un des managers.
« De qui, de quiiiii ???!!! » je m’empresse de demander.
Valérie, très au courant, m’informe que paraît-il qu’elle se serait fait mettre une main aux fesses dans l’ascenseur par Henri !
« Le grand chauve à lunettes avec le gilet zippé? »
Géraldine dit que ça l’étonne beaucoup, et qu’elle pencherait plutôt pour la thèse de celle qui veut attirer l’attention sur elle dans le but d’accélérer sa promotion interne.
Curieuse technique, me dis-je, en laissant mes voisines d’open-space spéculer sur la véracité de ces faits, pendant que je propose une madeleine à Sandra.
La bouche déjà pleine, elle postillonne un « merci t’es géniale ma nénette ». Je l’aide à désactiver son out-of-office parce qu’avec le week-end elle a oublié comment on fait.

Rapidement je survole le site interne pour glaner les dernières nouvelles. Dans l’annuaire, il y a la photo de tous les employés, celle de Carlos du temps où il ne faisait pas encore d’UV.
Bins…Dujardin…Duneton, Henri Duneton. C’est vrai qu’il a un petit air pervers quand même celui-là…

Je suis tirée de ma rêverie par le téléphone et je décroche.

«  Le Beleux, Dorothée Roland j’écoute ! »