Géraldine


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Géraldine m’a dit « je t’accompagne au café ». Quand elle fait ça c’est qu’elle a un truc à me raconter.

Elle n’en peut plus, Aristide n’arrête pas de repasser tout le temps la même chanson en boucle à la maison. Elle l’a surpris en train de fredonner les paroles pendant qu’il donnait la bouillie à Anatole. « le respect pour chacun, c’est pas encore gagné » m’a-t-elle dit. Et là j’ai eu un flash ! La ressemblance physique, certainement.
« La prochaine Ségolène Royal, c’est toi ! » j’ai dit à Géraldine.

Manuela et Carlos sont arrivés, et nous ont demandé de quoi on parlait. Manuela a dit qu’on paye trop d’impôts, qu’il faudrait instaurer une police de l’impôt pour que les riches arrêtent de spolier les pauvres.

 « C’est de la connerie » a déclaré Carlos, ajoutant qu’on ferait mieux d’instaurer une taxe sur la connerie, à commencer par ces cons avec qui on l’oblige à travailler et qui font mal leur travail à la con. Ce con de Daniel Bins, par exemple.

Manuela a dit que si elle gagnait plein d’argent, elle monterait une association à but non lucratif et lutterait contre la faim dans le monde.
« ça en fait du monde ! » lui a fait remarqué Géraldine, avec son petit sourire en coin. Mais Manuela a précisé qu’elle ne s’occuperait que des enfants, qui sont les adultes de demain.
« Et les adultes d’aujourd’hui, tu les laisserais crever ?! » l’a taquinée Géraldine. Manuela a un peu réfléchi, a cherché du regard l’approbation morale de Carlos, mais celui-ci était en panique parce qu’en tombant la touillette avait fait gicler le café sur sa chemise bien repassée.
« Quel con ! » a-t-il constaté.
« je crois qu’ils vont changer la machine » ai-je glissé discrètement à Carlos.
« Oui ! je les laisserais crever ! » a clamé Manuela.
« Excellente décision » a approuvé Carlos, en réponse à ma remarque.

Pensant qu’il s’adressait à elle, persuadée qu’il la soutenait dans sa lutte et la suivait dans ses idées, Manuela a lancé un long regard d’admiration vers Carlos. Et c’est sur ce malentendu que, ce matin, une flamme s’est allumée à la machine à café.

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Le C.E va organiser le Noël des enfants. Valérie a déjà commandé le cadeau de Kevin. Elle a longuement hésité entre l’hélicoptère lance-flammes et la valise éducative Smoby. Finalement, vu les circonstances, elle a pris la valise. Et puis il y a de grandes chances pour que de toutes façons, le Père Noël, il le lui apporte quand même son hélicoptère lance-flammes.  Noël, de nos jours, ça vient de plus en plus tôt. Kevin, par exemple, il a déjà écrit sa lettre. Deux pages recto-verso de jouets découpés dans les catalogues qu’on a reçus dans la boîte aux lettres. Deux pages de vaisseaux destructeurs radio-guidés, d’épées laser bilingues, de pistolets mitrailleurs démontables. Et cette année ils ont sortis un nouveau héro pour les garçons : Action Jim, le successeur d’Action Man. Kevin a déjà repéré la station satellite d’Action Jim, le tank submersible d’Action Jim, et la panoplie militaire réversible. Heureusement, pour les parents moins fortunés, ou qui n’ont pas de place chez eux, il existe aussi les minis figurines Action Jim tout articulées. 

Curieusement, au milieu de tout ça, Kevin a collé la trottinette Charlotte aux Fraises. Géraldine, elle, ça lui fait peur de voir que les enfants, de plus en plus jeunes, se comportent comme des consommateurs compulsifs. Il est loin le temps où elle se réjouissait de la simple paire de ciseaux que ses parents lui offraient. Avec Valérie on s’est regardées et on a dit :«  Non, quand même, tes parents ne t’ont pas offert une simple paire de ciseaux ?! » 

Mais bon, elle a le temps, il est encore petit Anatole, il ne va pas encore chez la psy. Elle avait du mal à choisir un cadeau dans le catalogue fourni par le CE. Avec Valérie on l’a aidée. Pour les touts-petits aussi il y a des jouets de garçons, on a même trouvée la poupée Action Jim en tissu, celle qui a une grosse tête. Sinon il y avait les « baby warriors », des petits bonhommes en plastiques qui peuvent se mettre à la bouche. Ils sont mignons avec leur couche et leur veste de camouflage. En plus ils sucent leur pouce et font pipi pour de vrai. Mais Géraldine n’était pas sûre que ça plaise à Aristide.

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Henri Duneton a organisé une réunion Brainstorming. Le thème c’était: »en osmose avec nos clients ».

On était plutôt motivé, enfin surtout Henri.

Pour ne pas que la réunion tourne à la cacophonie Henri a demandé à Carlos de jouer le rôle du modérateur, parce qu’il a de l’autorité.

A 9H00 on a commencé par quelques viennoiseries. A 9H15 Henri Duneton a retroussé les manches de son gilet zippé et a proposé un premier tour de table.
« humain » « contact » « chaleur humaine » a proclamé Manuela.
 « cherviche choigné »  a postilloné Sandra, en envoyant des projectiles de mini-pain-aux-raisins à Gérald, qui se trouvait en face. Géraldine et moi on a passé notre tour, parce qu’on avait pas fini de discuter.
 « hôtesses en string » a gloussé Manu, bêtement, mais très content de lui. Henri Duneton ne s’est pas laissé déconcentrer, c’est un pro. Au milieu des ricanements Annabelle a réussi à placer « résolution des problèmes ».
Henri Duneton a immédiatement rebondi là-dessus et a proposé qu’on fasse un bref récapitulatif des choses à dire et à ne pas dire :
« problème » « erreur » : à bannir absolument du vocabulaire client ! Par contre « je m’occupe de vous », «  je suis à votre écoute », ça, ce sont des phrases fortes !
C’est à ce moment que Daniel Bins a fait son entrée. « la réunion c’était 9H00, mais du matin » lui a lancé Carlos sèchement. Mais le portable de DB a sonné, on a du attendre qu’il termine :
«  surtout tu dis à Didier que tout doit passer par moi sinon vous allez droit dans le mur les gars !! » il a raccroché « ooooh mais ya d’la bouffe! Qui c’est qui veut un café ? » puis il s’est adressé à Manuela « alors à c’qui paraît tu fais carrière dans la chanson ? ». Carlos l’a fusillé du regard.
Puis c’est Gégé qui nous a interrompu à son tour parce que Catherine Jacquemin avait besoin d’un paperboard. Henri s’est un peu impatienté parce qu’il n’aime pas, comme ça, qu’on le déconcentre quand il est en pleine création.
On est resté là une heure, et en conclusion, on est resté sur les thèses de Manuela comme quoi il faut redonner sa dimension pleinement humaine à la relation client tout en l’approfondissant de valeurs communes dans lesquelles chacun peut trouver un épanouissement productif.
Avec Sandra on s’est proposé de ranger la salle. On a parlé de son restau de la veille  en finissant les dernières viennoiseries.

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Ce midi, c’était très calme dans l’open space.
Au bout du troisième « on descend manger les filles je crève la dalle ! », Daniel Bins a quand même réussi à traîner Géraldine, Valérie, et Manuela à la cantine avec lui.

Gégé était emmerdé tout à l’heure parce qu’il y avait une chaise en trop dans l’open space. Comme elle était près de mon bureau c’est à moi qu’il s’est adressé.
« tu sais d’où elle vient cette chaise ? »
« Nan »
« non, parce que tu comprends, si elle était pas là avant, c’est qu’elle venait de quelque part »

« est ce que c’est important, Gégé ? » je lui ai répondu en finissant mon Petit Encas.
Mais j’ai senti qu’il était vraiment emmerdé, et qu’il avait besoin que quelqu’un prenne une décision à propos de cette chaise, alors j’ai tranché : « je te propose de remplir une Fiche de Rapport d’Anomalie », mais il a filé avant même d’entendre la fin de ma phrase parce que finalement il n’avait pas à faire des heures sup. pendant la pause.

Et puis en début d’après-midi on a reçu un mail général :
 « En raison de la mise en place du projet LB Attitude, l’équipe RH organise un atelier de réflexion et sera absente du bureau le 25 octobre. Tous les appels seront transférés sur le poste de Gérard Dujardin (pauvre Gégé !). Nous vous remercions de votre compréhension ».
Ouais, « LB Attitude », je n’aurais jamais choisi ça. Finalement c’est Gérald qui empoche les 500€. Il faut dire qu’il s’est donné le temps de réfléchir, vu qu’il ne fout plus rien.

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Comme prévu Géraldine est venue manger samedi midi avec son mari et son petit garçon. Enfin plus exactement son mari, son petit garçon, son lit pliant, sa chaise haute, son paquet de couches et ses tupperwares.

Ca s’est très bien passé. Son mari est un homme charmant, cultivé, qui, en plus de s’occuper de son fils, fait aussi des blagues et la vaisselle. Elle a trop de chance, Géraldine. Mais je sais qu’un jour moi aussi je trouverai un homme comme ça !

Cela dit, le mariage et un enfant ça fait beaucoup quand même.
Enfin tout ça pour dire qu’on a passé une bonne petite journée. J’ai beaucoup discuté avec Aristide, enfin du moins jusqu’au moment où je l’ai branché sur un sujet bateau, un sujet fourre-tout, un sujet consensuel, la trilogie du Seigneur des Anneaux que je viens de me prendre sur Ebay en DVD. A partir de là je n’ai plus réussi à en placer une. Il faut dire qu’il a des choses extrêmement intéressantes à dire. Les allégories, la mythologie, tout ça. A un moment j’ai trouvé qu’il y allait un peu fort quand il s’est indigné que des individus aient l’idée de revendre un tel chef d’œuvre sur Ebay. Il a même ajouté que ces ignares méritaient de brûler sur un bûcher ! Bon, tout enflammé qu’il était, il n’a pas remarqué que mon poulet était cramé, et s’en est même resservi deux fois. Quel homme bien élevé ! J’éspère qu’il ne s’est pas trop ennuyé et qu’il ne m’a pas trouvée trop coconne, en fait je n’ai pas osé lui dire que la fameuse trilogie en DVD, je n’ai toujours pas pris le temps de la regarder. Enfin l’essentiel c’est que Géraldine ait ramené du fondant.

Je me demande s’il était sérieux à propos du bûcher…

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Hier il y avait des drôles de bruits chez mon nouveau voisin, celui du dessus. On aurait dit qu’il jetait des petites billes sur son parquet. Aussi j’ai entendu comme la résonance d’un xylophone. Jusqu’à onze heures ça a duré. J’ai très mal dormi.

Valérie a posé son après-midi pour emmener Kevin chez le psy.

C’était une décision difficile à prendre mais après qu’il ait hurlé « t’es caca maman » devant tout le personnel de l’école, et qu’il lui fiche un coup de boule devant la mère de Tanguy, elle n’a plus hésité.

Comme elle nous l’a dit, son fils ne présente rien d’inquiétant, juste les symptômes un peu trop prononcés d’une frustration propre aux enfants de son âge.

Il faut bien qu’il s’exprime, Kevin. Lui aussi il a besoin d’évacuer le stress de la journée !

Il n’y avait que Géraldine pour lui remonter le moral, parce que moi, je n’ai jamais été confrontée à ce genre de situation, et, honnêtement, ce n’est pas demain la veille que ça va m’arriver !

En parlant de Géraldine, ça y est elle m’a donné la réponse pour samedi : elle peut venir déjeuner à la maison avec sa petite famille!

Finalement on ne saura jamais le fin mot de l’histoire dans l’affaire Duneton. Slevana a admis que pour la main aux fesses, elle n’en était pas sûre à 100%, qu’il y avait du monde dans l’ascenseur ce jour là. Mais quand même elle maintient que Duneton a dépassé les limites de la relation professionnelle. Cette façon familière avec laquelle il lui a proposé de venir dans son bureau, pour regarder ses photos de vacances prises à la plage de Komos. Et à en croire Gérald, qui connaît bien Henri, il ne s’agissait pas que de tortues de mer…

C’est bien ce que je dis, on ne saura jamais !

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Cette semaine tout Le Beleux est mobilisé autour d’un grand événement : le lancement de notre nouvelle com. Ca représente un travail énorme, surtout pour le service marketing. Notre logo change, notre slogan aussi. Avant, c’était « Le Beleux, nous construisons avec vous ». Maintenant c’est « Le Beleux, fiers de construire avec vous ! ».Les couleurs sont plus flashy et les lettres LBL ressortent.

Pour sensibiliser le personnel ils nous ont distribué des kit-cadeaux. Dedans il y avait un bracelet en plastique, un truc en tissu pour se mettre autour du cou (mais je n’ai pas compris à quoi ça servait), un T-Shirt «  LBL, fiers de construire avec vous », mais il ne restait plus que XXL.
Les parkas et les grands parapluies il n’y en avait que pour les managers.

A côté de la modernisation de notre image Guy le Beleux a pensé qu’on se démarquerait nettement de la concurrence en adoptant des valeurs humaines: une attitude plus écolo, plus fusionnelle avec les matériaux que nous a donnés la nature. En bricolant, l’homme s’épanouit.

Au siège, il faut qu’on montre l’exemple. Un concours a été lancé pour trouver un nom à cette nouvelle démarche écolo. Le gagnant gagne un bon d’achat de 500€ dans n’importe quel magasin Le Beleux ! C’est excellent, parce qu’on n’y vend pas que des truelles et de la colle à bois, mais aussi par exemple du petit mobilier, ou des lampes, et de l’artisanat, pour soutenir les créateurs locaux.
Avec Sandra on a commencé à chercher un nom, et on s’est promis de partager la somme. Pour l’instant on a trouvé « LBL, c’est ma vraie nature », et, plus poétique « LBL embellit la nature », mais on s’est dégonflé avant d’envoyer le mail à Catherine Jacquemin, et on préfère réfléchir encore un peu.

Géraldine, c’est sûr, si je ne me bouge pas, c’est elle qui va gagner le concours. Elle adore les jeux, Géraldine.
Géraldine, elle arrive à finir la grille de Sudoku niveau 4 en moins de deux minutes.
Elle écrit un rapport de vingt pages, suit un cours de yoga niveau avancé, marchande le kilo de poires au marché, fait tourner sa machine à laver, prépare un fondant au chocolat, s’occupe de son petit, et tout ça dans la même journée.
 
La rédac-chef de Cosmo n’a pas réussi à percer son secret.

Moi je la connais un peu parce que des fois on discute. Chez Le Beleux on l’apprécie tout particulièrement pour son travail soigné, et ses prises de position enjouées et constructives.

Mais moi, ce que j’aime par-dessus tout, chez cette fille, c’est son fondant au chocolat.

Sinon j’ai donné mon bracelet en plastique à Valérie, parce que Kevin en fait collection, il dort même avec. Avec les trois qu’il a eus dans les doo-wap, celui qui était dans les Miel Pops, celui de Gérald et le mien, et celui de sa mère bien sûr, ça lui en fait sept.

Valérie a dit: « comme ça s’il en perd un il lui en restera toujours six ». Bien vu.

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