Henri


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Le bureau d’Henri Duneton a été saccagé dans la nuit. On lui a volé son jeu de Mastermind, son Rubicube, et le livre que Pierre Bellemare lui avait dédicacé. Heureusement le tiroir réservé à ses photos de vacances était fermé à clé !
Catherine Jacquemin a fait venir un agent de police. Manuela s’est, elle aussi, immédiatement rendue sur les lieux. Elle a demandé à Henri si quelqu’un avait des raisons de lui en vouloir.

Les cambriolages, c’est traître. On n’est jamais au bout de ses mauvaises surprises. Par exemple il a fallu deux heures à Henri pour réaliser que son petit Milou en bronze n’était plus sur l’étagère. Ça l’a rendu complètement fou ! Il a vidé ses tiroirs un par un et recompté ses objets de collection. Il a passé le reste de la journée au téléphone à faire l’inventaire avec Dominique des figurines qu’il avait laissées à la maison, pour refaire la liste de celles qu’il gardait au bureau. Une seule manque à l’appel : un professeur Tournesol de 1962, une édition numérotée dont il ne reste plus que trois exemplaires en France. Autant dire d’une valeur inestimable pour les collectionneurs !

Manuela a dit que l’enquêteur perdait son temps à relever des empreintes. Elle a déjà commencé à établir le profil psychologique du voleur, et selon elle il s’agirait d’un proche.

Henri était très abattu. Manu lui a proposé de lui offrir ses figurines Bob l’Eponge pour le consoler, mais Henri, accablé, l’œil hagard, ne l’a même pas entendu.

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Henri Duneton a organisé une réunion Brainstorming. Le thème c’était: »en osmose avec nos clients ».

On était plutôt motivé, enfin surtout Henri.

Pour ne pas que la réunion tourne à la cacophonie Henri a demandé à Carlos de jouer le rôle du modérateur, parce qu’il a de l’autorité.

A 9H00 on a commencé par quelques viennoiseries. A 9H15 Henri Duneton a retroussé les manches de son gilet zippé et a proposé un premier tour de table.
« humain » « contact » « chaleur humaine » a proclamé Manuela.
 « cherviche choigné »  a postilloné Sandra, en envoyant des projectiles de mini-pain-aux-raisins à Gérald, qui se trouvait en face. Géraldine et moi on a passé notre tour, parce qu’on avait pas fini de discuter.
 « hôtesses en string » a gloussé Manu, bêtement, mais très content de lui. Henri Duneton ne s’est pas laissé déconcentrer, c’est un pro. Au milieu des ricanements Annabelle a réussi à placer « résolution des problèmes ».
Henri Duneton a immédiatement rebondi là-dessus et a proposé qu’on fasse un bref récapitulatif des choses à dire et à ne pas dire :
« problème » « erreur » : à bannir absolument du vocabulaire client ! Par contre « je m’occupe de vous », «  je suis à votre écoute », ça, ce sont des phrases fortes !
C’est à ce moment que Daniel Bins a fait son entrée. « la réunion c’était 9H00, mais du matin » lui a lancé Carlos sèchement. Mais le portable de DB a sonné, on a du attendre qu’il termine :
«  surtout tu dis à Didier que tout doit passer par moi sinon vous allez droit dans le mur les gars !! » il a raccroché « ooooh mais ya d’la bouffe! Qui c’est qui veut un café ? » puis il s’est adressé à Manuela « alors à c’qui paraît tu fais carrière dans la chanson ? ». Carlos l’a fusillé du regard.
Puis c’est Gégé qui nous a interrompu à son tour parce que Catherine Jacquemin avait besoin d’un paperboard. Henri s’est un peu impatienté parce qu’il n’aime pas, comme ça, qu’on le déconcentre quand il est en pleine création.
On est resté là une heure, et en conclusion, on est resté sur les thèses de Manuela comme quoi il faut redonner sa dimension pleinement humaine à la relation client tout en l’approfondissant de valeurs communes dans lesquelles chacun peut trouver un épanouissement productif.
Avec Sandra on s’est proposé de ranger la salle. On a parlé de son restau de la veille  en finissant les dernières viennoiseries.

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Hier il y avait des drôles de bruits chez mon nouveau voisin, celui du dessus. On aurait dit qu’il jetait des petites billes sur son parquet. Aussi j’ai entendu comme la résonance d’un xylophone. Jusqu’à onze heures ça a duré. J’ai très mal dormi.

Valérie a posé son après-midi pour emmener Kevin chez le psy.

C’était une décision difficile à prendre mais après qu’il ait hurlé « t’es caca maman » devant tout le personnel de l’école, et qu’il lui fiche un coup de boule devant la mère de Tanguy, elle n’a plus hésité.

Comme elle nous l’a dit, son fils ne présente rien d’inquiétant, juste les symptômes un peu trop prononcés d’une frustration propre aux enfants de son âge.

Il faut bien qu’il s’exprime, Kevin. Lui aussi il a besoin d’évacuer le stress de la journée !

Il n’y avait que Géraldine pour lui remonter le moral, parce que moi, je n’ai jamais été confrontée à ce genre de situation, et, honnêtement, ce n’est pas demain la veille que ça va m’arriver !

En parlant de Géraldine, ça y est elle m’a donné la réponse pour samedi : elle peut venir déjeuner à la maison avec sa petite famille!

Finalement on ne saura jamais le fin mot de l’histoire dans l’affaire Duneton. Slevana a admis que pour la main aux fesses, elle n’en était pas sûre à 100%, qu’il y avait du monde dans l’ascenseur ce jour là. Mais quand même elle maintient que Duneton a dépassé les limites de la relation professionnelle. Cette façon familière avec laquelle il lui a proposé de venir dans son bureau, pour regarder ses photos de vacances prises à la plage de Komos. Et à en croire Gérald, qui connaît bien Henri, il ne s’agissait pas que de tortues de mer…

C’est bien ce que je dis, on ne saura jamais !

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Slevana et Henri Duneton vont se confronter ce matin. C’est Annabelle qui me l’a dit. C’est Henri qui le lui a dit en direct. Mais moi je n’ai plus aucun doute sur son innocence.
Le pauvre, quand je suis passée lui déposer le compte rendu de notre entrevue, il avait l’air perdu. Les yeux collés à son écran d’ordinateur, il marmonnait des phrases décousues…ton sourire…mon cœur… Cette histoire, ça lui en a fichu un coup !

On a beau avoir sa conscience pour soi, ça fait toujours mal d’être accusé à tord.

Et puis d’un coup son portable a sonné et l’a sorti de sa torpeur. Il s’est précipité à la fenêtre, s’est mis à faire des grands signes et à envoyer des baisers. Il avait même tracé un gros cœur au feutre noir sur une feuille A4 qu’il agitait à la vitre.

Les yeux remplis d’espoir, il m’a regardée et m’a dit : « C’EST DOMINIQUE ! »

J’ai posé le document sans un mot et j’ai refermé discrètement la porte.

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Gégé s’est fait convoquer dans le bureau de Catherine Jacquemin parce qu’il a utilisé l’ancien logo de Le Beleux sur un fax qu’il a envoyé à la société d’exploitation de la machine à café. Il a répondu à Catherine Jacquemin qu’on lui avait fait passer commande de vingt ramettes de l’ancien papier à en-tête, ce qui était beaucoup pour une seule commande à son avis, et que maintenant ce papier, il fallait bien l’écouler. Ca n’a pas du tout plu à Catherine Jacquemin. Pour sanctionner son insolence, elle l’a chargé de faire l’inventaire de qui utilisait quoi comme papier, et de faire une note de rappel à l’ensemble du personnel.

Ce matin j’avais rendez-vous à 9h00 dans le bureau de Henri Duneton dans le cadre de la préparation des journées bleues. J’ai besoin qu’il m’aide à suivre l’envoi des brochures aux enseignes.
J’étais un peu gênée étant donné les bruits qui courent à son sujet, mais Géraldine m’a donné une mission : repérer tous les indices qui pourraient nous prouver sa culpabilité !

On peut dire que je me suis appliquée.

Henri Duneton est de prime abord un homme assez cultivé, si j’en crois du moins par les quelques livres alignés sur l’étagère (Eloge de la paresse, Chroniques de la haine ordinaire, Dictionnaire des synonymes…), le DVD que son collaborateur vient de lui rendre (Meurtre dans un jardin Anglais), le très beau buste en bronze qui prend un quart de son bureau.
Cela dit je me suis quand même employée à noter ce qui pourrait réveler chez Duneton un caractère déviant .
Par exemple, pendant que je lui dictais tranquillement mes commentaires, et que lui mettait à jour le fichier Excel, j’ai eu l’impression qu’il était schizophrène. Je lui ai demandé si on passerait toujours par l’Imprimerie du Centre, où le travail est soigné mais revient tout de même à 12€ les 30 exemplaires, et d’un seul coup il a hurlé : « PUTAIN LE SALAUD IL A SURENCHERI A 12€ !!!»
Un peu extrême, comme réaction ! Puis nous avons continué notre petite revue mais j’ai bien vu qu’il se tramait quelque chose, son téléphone n’arrêtait pas de sonner :
« Non, non, neuves, mes pompes, jamais mises ! Bon, ok, si, j’avoue. Je les ai mises une fois pour accompagner Dominique au concert de Pascal Obispo. -10%, Manu, ça te va ? »

En partant j’ai relevé un objet curieux. Un symbole phallique, ça ne fait aucun doute, mais je ne sais pas exactement ce que c’était.

Ahhhh, oui, comment pouvais-je l’oublier ! J’ai compté pas moins de 10 bouteilles de champagne vides stockées par terre le long de la fenêtre…

Si je devais dresser un bilan rapide de cette enquête je dirais qu’Henri Duneton a un petit penchant pour l’alcool, que cela le rend peut-être un peu agressif mais que cela n’en fait pas quelqu’un de dangereux.
Par ailleurs son admiration pour les femmes n’est à mon avis qu’une façade…

« Si, Géraldine, je suis formelle, ce n’est pas Henri Duneton qui a mis la main aux fesses de Slevana ! »

En ce moment Le Beleux cherche à cibler un nouveau type de clientèle, des genres de VIP, sauf que nous on les appelle les « First of Class », ou les First Class, je ne sais plus, ça devrait me revenir parce qu’on nous a distribué un flyer que j’avais accroché à côté de mon ordi, mais je l’ai filé à Sandra pour qu’elle y mette son chewing-gum.(On ne peut plus les jeter comme ça, à cause des nouvelles poubelles.)

Pour synthétiser, le First of the class c’est un client qui a un projet dans le genre maison de campagne, agrandissement d’une villa, et nous on lui propose un coaching. Le business plan prévoit vingt trois millions de chiffre d’affaire rien que sur la première année. On vient d’ailleurs de recruter deux commerciaux qui seront basés au siège et qui vont coordonner cette nouvelle activité. 

Dans l’équipe First Class il y a Gonzague Gendride et Daniel Bins. Il faut prononcer « beans », car Daniel Bins reste très attaché à ses origines néerlandaises.

Daniel Bins, quelle dévotion ! Il n’a besoin de personne pour promouvoir la gamme : sacoche Le Beleux, chemise Le Beleux, il a récupéré toute les cadeaux clients de Noël dernier. Pas de doute, on sait pour qui il roule. Daniel Bins, on l’a recruté parce que c’est un fonceur et qu’il va nous apporter des contrats.

Mais Helena, la fille de la DRH, elle nous l’a dit quand elle nous l’a présenté, il va falloir l’aider au niveau procédures et montage, parce que comme il va être souvent sur la route, il manquera parfois de recul.

Tu m’étonnes.

La dernière fois qu’il s’est mis à réfléchir, c’est quand une voiture est passée plein phares et a failli le renverser. Ce jour-là il portait son blouson de chantier à bandes réfléchissantes. Son blouson Le Beleux bien sûr. 

Avec les filles on voudrait bien l’aider Daniel Bins, mais on aimerait qu’il en prenne, du recul. Ou sinon qu’il mange des tic-tac. Franchement ce n’est pas pour rien s’il se retrouve toujours le dernier de l’open space à descendre déjeuner. Le problème c’est qu’à la cantine il peut débarquer à n’importe quel moment, n’importe quelle table. Ça me stresse. L’autre jour j’ai encore trop traîné pour choisir entre la pizza trois fromages et le cordon bleu. Résultat je suis arrivée dernière à la table. Trois minutes plus tard il s’asseyait devant moi. Il me coupe l’appétit ce mec. J’étais écoeurée. J’ai du renoncer à manger mon camembert.

Sinon Henri Duneton était dans le bureau de Catherine Jacquemin ce matin. Je suis sûre que c’est à cause de cette histoire de harcèlement sexuel. En plus à 15H00 il avait déjà quitté le bureau. Je le sais parce que son casque à vélo n’était plus sur le porte manteau du Hall. Si je veux avoir des infos, je n’aurai qu’à passer voir Helena tout à l’heure. Au début je croyais qu’elle ne se confiait qu’à moi mais je me suis vite rendue compte que tout le monde pensait la même chose. Par exemple, pour Nadine c’est par elle j’ai su qu’elle était enceinte de deux semaines. Mais bon j’ai promis de ne rien dire et jusque là j’ai plutôt bien tenu.

S’il y a bien une chose dont j’ai horreur c’est qu’on me gâche mon repas…

Ça ne peut plus durer cette queue qu’il y a à la machine à café tous les matins. Je suis arrivée avec mon porte gobelets, et j’ai bien vu les mines effrayées de ceux qui se sont dit qu’il faudrait qu’ils attendent trois plombes. Ben oui mais vu que je prends le chocolat de Sandra, le cappuccino de Géraldine, le café court de Valérie, plus un long pour moi, ça revient au même que si elles avaient été dans la queue. Bon c’est mon jour de bonté je laisse passer, c’est l’occasion aussi d’écouter les uns et les autres raconter leur week-end.

Gérald a passé son dimanche après-midi chez IKEA. Il cherchait un canapé et finalement il est revenu avec deux couvertures polaires (une pour lui, une pour sa mère), un plateau tournant et un miroir-ventouse.

Colette et Nadine sont allées au forum des associations de leur ville respective, et échangent leurs infos. Tiens à Edouville ils font de l’aviron à partir de 6 ans, tiens à Combe-ste-Huberte il y a un Pokémon-club qui vient de s’ouvrir etc.

Manu a rencontré deux super nanas qui ne parlaient pas un mot de français, et n’a pas dormi dans la nuit de samedi à dimanche.

Annabelle ne parle jamais de son week-end, parce qu’elle est tout de suite dans le vif du sujet. Alors à la place elle parle boulot. C’est pour cette raison qu’avec Annabelle j’atteins vite le point de rupture, je décroche, tout simplement. Invariablement c’est à ce moment que Carlos, déjà souriant, fait son arrivée. La transition est facile. Je lui lance un « Carlos, trop belle ta chemise », ou, plus classique « Carlos tu as l’air en forme ce matin », ce qui n’est en général pas vrai. Annabelle réprime un bâillement, et retourne poliment à la pile de travail qui l’attend.

Je garde Carlos sous la main pendant que finit de couler un dernier cappuccino.

Carlos, élément atypique de la société.

Sérieux, encostumé, néanmoins joueur, libre penseur, il a horreur des gens qui n’assument pas leur choix. Information importante puisqu’il s’agit là du principal trait de caractère de Carlos.

Déjà, en CM2, quand la maîtresse distribuait des petits bristols sur lequel il était demandé de compléter « ce que vous détestez le plus », il répondait :

– les gens qui n’assument pas leur choix

…ce qui emmerdait un peu la petite voisine, si elle avait eu la bonne idée de copier, parce qu’elle ne comprenait pas ce qu’il y avait d’écrit sur le bristol de cet émigrant stressé, déjà qu’il avait mis la règle au milieu de la table pour bien marquer la séparation, en plus il avait une manière agaçante de souligner et re-souligner la date cinq fois d’affilée, elle espérait secrètement pouvoir se mettre à côté du joli blondinet le jour suivant.
En dessous de

– les gens qui n’assument pas leur choix,

il écrivait quand même : « l’injustice ».

Ce côté féminin, Carlos l’a conservé, ce qui adoucit son caractère et le rend aimable en toutes circonstances.
A côté de cela il est capable d’aller très loin. Il a des idées très arrêtées.
Prenez par exemple un bossu.
« Ne va pas te plaindre que tu es bossu alors que tu vis dans un pays développé, que tu as droit à la sécu et au chômage ! »
Et les nains.  « Qu’est-ce qu’ils ont toujours à vouloir se déguiser en bouffons et en passe-partout ? Tu m’étonnes qu’après ils n’arrivent pas à s’intégrer dans la société ! »
CQFD.

Quand je lui dépose son double café, Valérie est déjà en grande conversation avec Géraldine. Il paraît que Slevana aurait eu des propositions indécentes de la part d’un des managers.
« De qui, de quiiiii ???!!! » je m’empresse de demander.
Valérie, très au courant, m’informe que paraît-il qu’elle se serait fait mettre une main aux fesses dans l’ascenseur par Henri !
« Le grand chauve à lunettes avec le gilet zippé? »
Géraldine dit que ça l’étonne beaucoup, et qu’elle pencherait plutôt pour la thèse de celle qui veut attirer l’attention sur elle dans le but d’accélérer sa promotion interne.
Curieuse technique, me dis-je, en laissant mes voisines d’open-space spéculer sur la véracité de ces faits, pendant que je propose une madeleine à Sandra.
La bouche déjà pleine, elle postillonne un « merci t’es géniale ma nénette ». Je l’aide à désactiver son out-of-office parce qu’avec le week-end elle a oublié comment on fait.

Rapidement je survole le site interne pour glaner les dernières nouvelles. Dans l’annuaire, il y a la photo de tous les employés, celle de Carlos du temps où il ne faisait pas encore d’UV.
Bins…Dujardin…Duneton, Henri Duneton. C’est vrai qu’il a un petit air pervers quand même celui-là…

Je suis tirée de ma rêverie par le téléphone et je décroche.

«  Le Beleux, Dorothée Roland j’écoute ! »