Manuela


img_7835.jpg

Quelle poisse ! ce matin il pleuvait et une voiture m’a éclaboussée. On aurait dit que c’était volontaire tellement mes bottes étaient trempées ! C’est étrange parce que j’ai reconnu une de mes voisines au volant de la voiture. Elle ne s’est même pas arrêtée pour s’excuser !

Manuela veut faire un Fongecif. Elle ne se reconnaît plus dans sa fonction d’assistante de com. Ce qu’elle voudrait c’est aider les gens, aller au devant des plus démunis. Géraldine lui a dit de se méfier : assistante sociale, c’est un métier difficile. ça tombait bien, parce que dans le Femme Actuelle de Valérie, il y avait un test:
« Pourriez-vous devenir Assistante Sociale ? ».
On l’a fait faire à Manuela.

1) Un mendiant à l’haleine pas bien fraîche s’approche de vous dans le métro.
a) vous lui tendez bien volontiers un euro.
b) vous faîtes mine de vouloir descendre à la prochaine, et changez discrètement de rame.
c) vous appelez la police.

2) vous vous apercevez que votre filleul a volé 20€ dans votre portefeuille
a) vous essayez d’amorcer le dialogue avec l’adolescent, pour mieux cerner son mal-être, et y apporter une réponse constructive.
b) vous faîtes comme si de rien n’était. Vous vous méfierez un peu plus à l’avenir.
c) vous le faîtes chanter : s’il ne vous rend pas le double de la somme, vous menacez de tout dire à sa mère.

3) votre collègue vit une rupture difficile
a) vous l’invitez à boire un café, l’écoutez parler pendant de longues heures.
b) vous programmez des rendez-vous à l’extérieur pendant les trois prochains mois, le temps que ça se tasse un peu.
c) vous la faîtes parler, puis vous empressez d’aller rapporter les détails les plus croustillants à toutes les copines de la boîte.

4) votre amie part une semaine à l’étranger suite au décès de sa grand-mère
a) vous larguez tout et proposez de l’accompagner.
b) Vous vous étonnez: « Ah bon? parce qu’elle était toujours en vie?! »
c) vous lui proposez d’arroser ses plantes pendant son absence et en profitez pour organiser une soirée dans son salon, qui fait le double du vôtre.

Manuela a répondu « c » à toutes les questions.
Géraldine lui a lu le résultat.
«  Femme d’argent, toutes les méthodes sont bonnes pour parvenir à vos fins. Le social, ce n’est pas trop votre truc. En revanche, vous êtes une véritable femme d’affaires. Une grande carrière s’ouvre à vous dans le monde de la finance. »

Manuela était décontenancée. Elle ne s’attendait pas à ça. Pour retrouver un peu d’inspiration elle s’est replongée dans le hors-série de son magazine spécialisé, une source bien plus fiable qu’un vulgaire Femme Actuelle.

Publicités

_mg_3111-1.jpg

Géraldine m’a dit « je t’accompagne au café ». Quand elle fait ça c’est qu’elle a un truc à me raconter.

Elle n’en peut plus, Aristide n’arrête pas de repasser tout le temps la même chanson en boucle à la maison. Elle l’a surpris en train de fredonner les paroles pendant qu’il donnait la bouillie à Anatole. « le respect pour chacun, c’est pas encore gagné » m’a-t-elle dit. Et là j’ai eu un flash ! La ressemblance physique, certainement.
« La prochaine Ségolène Royal, c’est toi ! » j’ai dit à Géraldine.

Manuela et Carlos sont arrivés, et nous ont demandé de quoi on parlait. Manuela a dit qu’on paye trop d’impôts, qu’il faudrait instaurer une police de l’impôt pour que les riches arrêtent de spolier les pauvres.

 « C’est de la connerie » a déclaré Carlos, ajoutant qu’on ferait mieux d’instaurer une taxe sur la connerie, à commencer par ces cons avec qui on l’oblige à travailler et qui font mal leur travail à la con. Ce con de Daniel Bins, par exemple.

Manuela a dit que si elle gagnait plein d’argent, elle monterait une association à but non lucratif et lutterait contre la faim dans le monde.
« ça en fait du monde ! » lui a fait remarqué Géraldine, avec son petit sourire en coin. Mais Manuela a précisé qu’elle ne s’occuperait que des enfants, qui sont les adultes de demain.
« Et les adultes d’aujourd’hui, tu les laisserais crever ?! » l’a taquinée Géraldine. Manuela a un peu réfléchi, a cherché du regard l’approbation morale de Carlos, mais celui-ci était en panique parce qu’en tombant la touillette avait fait gicler le café sur sa chemise bien repassée.
« Quel con ! » a-t-il constaté.
« je crois qu’ils vont changer la machine » ai-je glissé discrètement à Carlos.
« Oui ! je les laisserais crever ! » a clamé Manuela.
« Excellente décision » a approuvé Carlos, en réponse à ma remarque.

Pensant qu’il s’adressait à elle, persuadée qu’il la soutenait dans sa lutte et la suivait dans ses idées, Manuela a lancé un long regard d’admiration vers Carlos. Et c’est sur ce malentendu que, ce matin, une flamme s’est allumée à la machine à café.

img_1949.jpg

Il s’est mis à m’embrasser donc, et j’ai trouvé ça plutôt pas mal!

Je ne vais pas me voiler la face. Je n’avais aucune chance avec Manu. C’est vrai qu’il est mignon Manu, mais il a trop tendance à casser les gens. Et puis les mecs qui passent leur temps à brancher des fils et qui signent « cdt, Manu » ça ne m’intéresse pas.

Robin, lui, n’est pas comme ça. C’est un garçon très prévenant, un gentleman. Et moi qui croyait que la courtoisie ça n’existait plus.

J’ai dit à Géraldine que j’étais avec Robin. Elle m’a dit « méfie-toi des mecs qui ont une grosse télé ». Il paraît qu’en ce moment Aristide fait des branchements à la maison. Il a déjà changé ses enceintes cinq fois de place. Ce week-end il va faire venir un copain à lui pour faire des tests. Il a déjà prévenu Géraldine qu’ils en auraient pour minimum onze heures et treize minutes. Mais moi je suis tranquille, Robin n’est pas un spécialiste comme Aristide !

C’est horrible ce qui est arrivé au petit David. Manuela, ça fait deux jours qu’elle nous disait que c’était la mère qui avait fait le coup. Elle a tout de suite vu que son témoignage n’était pas cohérent. Manuela, elle a enregistré le reportage diffusé sur LCI, et elle se l’est visionné une petite trentaine de fois, dans la nuit de mercredi à jeudi. Elle a arrêté l’image à 1’ 01’’. Pour elle il n’y a pas de doute,la mère ment. Manuela le sait parce qu’à ce moment précis la coupable a un clignement nerveux et presque imperceptible de la paupière gauche. Manuela a envoyé des emails à la chaîne en se disant que ça pourrait peut-être faire avancer l’enquête. Si ça se trouve c’est grâce à elle que le corps a été retrouvé. Comme le dit Manuela : « on sous-estime le nombre de mystères qui sont résolus, non pas par la découverte de preuves, mais par la seule étude psychologique menée sur les hommes et les femmes ».

img_1534.jpg

Henri Duneton a organisé une réunion Brainstorming. Le thème c’était: »en osmose avec nos clients ».

On était plutôt motivé, enfin surtout Henri.

Pour ne pas que la réunion tourne à la cacophonie Henri a demandé à Carlos de jouer le rôle du modérateur, parce qu’il a de l’autorité.

A 9H00 on a commencé par quelques viennoiseries. A 9H15 Henri Duneton a retroussé les manches de son gilet zippé et a proposé un premier tour de table.
« humain » « contact » « chaleur humaine » a proclamé Manuela.
 « cherviche choigné »  a postilloné Sandra, en envoyant des projectiles de mini-pain-aux-raisins à Gérald, qui se trouvait en face. Géraldine et moi on a passé notre tour, parce qu’on avait pas fini de discuter.
 « hôtesses en string » a gloussé Manu, bêtement, mais très content de lui. Henri Duneton ne s’est pas laissé déconcentrer, c’est un pro. Au milieu des ricanements Annabelle a réussi à placer « résolution des problèmes ».
Henri Duneton a immédiatement rebondi là-dessus et a proposé qu’on fasse un bref récapitulatif des choses à dire et à ne pas dire :
« problème » « erreur » : à bannir absolument du vocabulaire client ! Par contre « je m’occupe de vous », «  je suis à votre écoute », ça, ce sont des phrases fortes !
C’est à ce moment que Daniel Bins a fait son entrée. « la réunion c’était 9H00, mais du matin » lui a lancé Carlos sèchement. Mais le portable de DB a sonné, on a du attendre qu’il termine :
«  surtout tu dis à Didier que tout doit passer par moi sinon vous allez droit dans le mur les gars !! » il a raccroché « ooooh mais ya d’la bouffe! Qui c’est qui veut un café ? » puis il s’est adressé à Manuela « alors à c’qui paraît tu fais carrière dans la chanson ? ». Carlos l’a fusillé du regard.
Puis c’est Gégé qui nous a interrompu à son tour parce que Catherine Jacquemin avait besoin d’un paperboard. Henri s’est un peu impatienté parce qu’il n’aime pas, comme ça, qu’on le déconcentre quand il est en pleine création.
On est resté là une heure, et en conclusion, on est resté sur les thèses de Manuela comme quoi il faut redonner sa dimension pleinement humaine à la relation client tout en l’approfondissant de valeurs communes dans lesquelles chacun peut trouver un épanouissement productif.
Avec Sandra on s’est proposé de ranger la salle. On a parlé de son restau de la veille  en finissant les dernières viennoiseries.

chaises.jpg

Ce midi, c’était très calme dans l’open space.
Au bout du troisième « on descend manger les filles je crève la dalle ! », Daniel Bins a quand même réussi à traîner Géraldine, Valérie, et Manuela à la cantine avec lui.

Gégé était emmerdé tout à l’heure parce qu’il y avait une chaise en trop dans l’open space. Comme elle était près de mon bureau c’est à moi qu’il s’est adressé.
« tu sais d’où elle vient cette chaise ? »
« Nan »
« non, parce que tu comprends, si elle était pas là avant, c’est qu’elle venait de quelque part »

« est ce que c’est important, Gégé ? » je lui ai répondu en finissant mon Petit Encas.
Mais j’ai senti qu’il était vraiment emmerdé, et qu’il avait besoin que quelqu’un prenne une décision à propos de cette chaise, alors j’ai tranché : « je te propose de remplir une Fiche de Rapport d’Anomalie », mais il a filé avant même d’entendre la fin de ma phrase parce que finalement il n’avait pas à faire des heures sup. pendant la pause.

Et puis en début d’après-midi on a reçu un mail général :
 « En raison de la mise en place du projet LB Attitude, l’équipe RH organise un atelier de réflexion et sera absente du bureau le 25 octobre. Tous les appels seront transférés sur le poste de Gérard Dujardin (pauvre Gégé !). Nous vous remercions de votre compréhension ».
Ouais, « LB Attitude », je n’aurais jamais choisi ça. Finalement c’est Gérald qui empoche les 500€. Il faut dire qu’il s’est donné le temps de réfléchir, vu qu’il ne fout plus rien.

img_9584.JPG

En tant qu’assistante de com., Manuela représente Le Beleux parce qu’en effet c’est une fille très conviviale. Mais aujourd’hui elle s’est un peu lâchée sur le kir lors du pot de la convivialité.

A un moment, tous les invités s’étaient amassés autour du livre d’or. Voyant que M. Chouraki se retrouvait tout seul elle est allée lui tenir compagnie.
« vous aimez bien nos locaux ? », «  vous avez l’air en forme ! », « vous êtes mieux en vrai qu’au téléphone ! »
Bref le type en a conclu qu’elle avait couché pour réussir et il s’est dit qu’il avait peut être ses chances.
Surtout que, d’habitude elle est classe, Manuela, mais là elle avait laissé sa braguette ouverte.
J’ai essayé de lui faire des signes, mais elle a cru que je lui demandais de meubler le temps mort. Du coup elle est montée sur l’estrade et a branché le micro:

« EST-CE QUE VOUS CONNAISSEZ LES VILLAGE PEOPLE ? »

Le sourire de Catherine Jacquemin s’est figé. Gérald et Manu se sont mis à glousser bêtement en se donnant des coups de coude. L’assemblée s’est tue et Carlos s’est pris a tête à deux mains.
La voix cassée et avec les gestes, Manuela a improvisé une adaptation de YMCA:

« Fiiiirst of the class
Oui c’est chez Le Beleux –
First of the class – YEAH ! »

Sandra voulait la rejoindre par solidarité, mais vu qu’elle s’était goinfrée de macarons juste avant, et qu’elle avait du chocolat plein les dents, je l’ai retenue de justesse. En lui rappelant qu’elle n’était pas encore en CDI.

C’était La honte.

Heureusement, Guy Le Beleux, qui est le patron, et qui sait faire face à toutes les situations, a eu la bonne idée d’applaudir. Et Manuela s’est retrouvée assise à sa droite au repas !
 
En rentrant, vers 23h00, je suis tombée sur mon nouveau voisin, qui rentrait lui aussi, il m’a même tenu la porte. Il m’a dit « vous avez l’air crevée ». Ça change. D’habitude il ne dit jamais bonjour vu qu’il a toujours son portable greffé à l’oreille. J’étais partie pour lui offrir quelques pralines qu’il restait du pot, et qu’on s’est tous partagés, mais il m’a coupée d’un « bon, ben, bonne soirée » plutôt pète-sec. Il devait sûrement avoir des choses hyper importantes à faire, du genre bouger ses meubles ou jouer du xylophone.

Et en plus il est rasé n’importe comment.

serial killer 
Manuela est assistante de com. Mais sa vraie passion, c’est la criminologie, et en particulier tout ce qui touche aux serial killers. Elle s’est tellement documentée sur le sujet  qu’elle n’a plus rien à envier aux spécialistes de la profession. Elle s’amuse souvent à établir le profil psychologique des membres de son entourage.

En ce moment elle lit un bouquin sur un mec qui a violé son caniche après l’avoir décapité.

Les serial killers ont tous pour point commun d’avoir vécu une enfance très difficile. Celui-là ne déroge pas à la règle, puisqu’il a grandi dans un chenil. A l’inspecteur qui est venu l’interroger dans le quartier de haute sécurité de la prison où il est détenu, il a livré des souvenirs d’enfance à vous glacer le sang, ou comment par exemple sa mère a failli le laisser s’étrangler avec une croquette alors qu’il n’avait pas deux ans, ou encore la fois où, pour défendre la place où il avait l’habitude de se coucher dans la niche, il s’est battu à mains nues avec le dog allemand de son beau-père, et a réussi à lui arracher deux dents. Mais ça c’est quand il avait déjà six ans. Sinon il a tué des humains aussi. On a retrouvé des sacs plastiques enterrés dans le sous-sol de son salon de toilettage. Il s’est fait avoir bêtement : un jour un policier en civil a emmené son chien se faire toiletter, et ce dernier s’est mis à secouer frénétiquement la queue. Ce n’était pas n’importe quel chien, c’était un chien super entraîné et soucieux de bien faire, mais jusque là il n’avait déterré que des taupes mortes et des restes de chats siamois. Il a senti son heure de gloire arriver, s’est concentré, a pensé très fort à la Blonde en béton, puis s’est mis à creuser comme un dingue pendant douze heures sans s’arrêter. La suite, honnêtement, seule Manuela serait capable de la raconter.

Manuela n’aime pas trop que l’on plaisante sur ce type de sujet. Quand elle aura fini de lire ce rapport d’enquête elle va relire la biographie de Ted Bundy, et puis elle a hâte de rentrer chez elle ce soir parce que son mec vient d’acheter le DVD de Psycho, qui faisait cruellement défaut à leur collection, et qu’ils vont pouvoir regarder lovés dans les bras l’un de l’autre.

Une soirée romantique en perspective…