Valérie


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Le C.E va organiser le Noël des enfants. Valérie a déjà commandé le cadeau de Kevin. Elle a longuement hésité entre l’hélicoptère lance-flammes et la valise éducative Smoby. Finalement, vu les circonstances, elle a pris la valise. Et puis il y a de grandes chances pour que de toutes façons, le Père Noël, il le lui apporte quand même son hélicoptère lance-flammes.  Noël, de nos jours, ça vient de plus en plus tôt. Kevin, par exemple, il a déjà écrit sa lettre. Deux pages recto-verso de jouets découpés dans les catalogues qu’on a reçus dans la boîte aux lettres. Deux pages de vaisseaux destructeurs radio-guidés, d’épées laser bilingues, de pistolets mitrailleurs démontables. Et cette année ils ont sortis un nouveau héro pour les garçons : Action Jim, le successeur d’Action Man. Kevin a déjà repéré la station satellite d’Action Jim, le tank submersible d’Action Jim, et la panoplie militaire réversible. Heureusement, pour les parents moins fortunés, ou qui n’ont pas de place chez eux, il existe aussi les minis figurines Action Jim tout articulées. 

Curieusement, au milieu de tout ça, Kevin a collé la trottinette Charlotte aux Fraises. Géraldine, elle, ça lui fait peur de voir que les enfants, de plus en plus jeunes, se comportent comme des consommateurs compulsifs. Il est loin le temps où elle se réjouissait de la simple paire de ciseaux que ses parents lui offraient. Avec Valérie on s’est regardées et on a dit :«  Non, quand même, tes parents ne t’ont pas offert une simple paire de ciseaux ?! » 

Mais bon, elle a le temps, il est encore petit Anatole, il ne va pas encore chez la psy. Elle avait du mal à choisir un cadeau dans le catalogue fourni par le CE. Avec Valérie on l’a aidée. Pour les touts-petits aussi il y a des jouets de garçons, on a même trouvée la poupée Action Jim en tissu, celle qui a une grosse tête. Sinon il y avait les « baby warriors », des petits bonhommes en plastiques qui peuvent se mettre à la bouche. Ils sont mignons avec leur couche et leur veste de camouflage. En plus ils sucent leur pouce et font pipi pour de vrai. Mais Géraldine n’était pas sûre que ça plaise à Aristide.

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Ce midi, c’était très calme dans l’open space.
Au bout du troisième « on descend manger les filles je crève la dalle ! », Daniel Bins a quand même réussi à traîner Géraldine, Valérie, et Manuela à la cantine avec lui.

Gégé était emmerdé tout à l’heure parce qu’il y avait une chaise en trop dans l’open space. Comme elle était près de mon bureau c’est à moi qu’il s’est adressé.
« tu sais d’où elle vient cette chaise ? »
« Nan »
« non, parce que tu comprends, si elle était pas là avant, c’est qu’elle venait de quelque part »

« est ce que c’est important, Gégé ? » je lui ai répondu en finissant mon Petit Encas.
Mais j’ai senti qu’il était vraiment emmerdé, et qu’il avait besoin que quelqu’un prenne une décision à propos de cette chaise, alors j’ai tranché : « je te propose de remplir une Fiche de Rapport d’Anomalie », mais il a filé avant même d’entendre la fin de ma phrase parce que finalement il n’avait pas à faire des heures sup. pendant la pause.

Et puis en début d’après-midi on a reçu un mail général :
 « En raison de la mise en place du projet LB Attitude, l’équipe RH organise un atelier de réflexion et sera absente du bureau le 25 octobre. Tous les appels seront transférés sur le poste de Gérard Dujardin (pauvre Gégé !). Nous vous remercions de votre compréhension ».
Ouais, « LB Attitude », je n’aurais jamais choisi ça. Finalement c’est Gérald qui empoche les 500€. Il faut dire qu’il s’est donné le temps de réfléchir, vu qu’il ne fout plus rien.

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Hier il y avait des drôles de bruits chez mon nouveau voisin, celui du dessus. On aurait dit qu’il jetait des petites billes sur son parquet. Aussi j’ai entendu comme la résonance d’un xylophone. Jusqu’à onze heures ça a duré. J’ai très mal dormi.

Valérie a posé son après-midi pour emmener Kevin chez le psy.

C’était une décision difficile à prendre mais après qu’il ait hurlé « t’es caca maman » devant tout le personnel de l’école, et qu’il lui fiche un coup de boule devant la mère de Tanguy, elle n’a plus hésité.

Comme elle nous l’a dit, son fils ne présente rien d’inquiétant, juste les symptômes un peu trop prononcés d’une frustration propre aux enfants de son âge.

Il faut bien qu’il s’exprime, Kevin. Lui aussi il a besoin d’évacuer le stress de la journée !

Il n’y avait que Géraldine pour lui remonter le moral, parce que moi, je n’ai jamais été confrontée à ce genre de situation, et, honnêtement, ce n’est pas demain la veille que ça va m’arriver !

En parlant de Géraldine, ça y est elle m’a donné la réponse pour samedi : elle peut venir déjeuner à la maison avec sa petite famille!

Finalement on ne saura jamais le fin mot de l’histoire dans l’affaire Duneton. Slevana a admis que pour la main aux fesses, elle n’en était pas sûre à 100%, qu’il y avait du monde dans l’ascenseur ce jour là. Mais quand même elle maintient que Duneton a dépassé les limites de la relation professionnelle. Cette façon familière avec laquelle il lui a proposé de venir dans son bureau, pour regarder ses photos de vacances prises à la plage de Komos. Et à en croire Gérald, qui connaît bien Henri, il ne s’agissait pas que de tortues de mer…

C’est bien ce que je dis, on ne saura jamais !

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Cette semaine tout Le Beleux est mobilisé autour d’un grand événement : le lancement de notre nouvelle com. Ca représente un travail énorme, surtout pour le service marketing. Notre logo change, notre slogan aussi. Avant, c’était « Le Beleux, nous construisons avec vous ». Maintenant c’est « Le Beleux, fiers de construire avec vous ! ».Les couleurs sont plus flashy et les lettres LBL ressortent.

Pour sensibiliser le personnel ils nous ont distribué des kit-cadeaux. Dedans il y avait un bracelet en plastique, un truc en tissu pour se mettre autour du cou (mais je n’ai pas compris à quoi ça servait), un T-Shirt «  LBL, fiers de construire avec vous », mais il ne restait plus que XXL.
Les parkas et les grands parapluies il n’y en avait que pour les managers.

A côté de la modernisation de notre image Guy le Beleux a pensé qu’on se démarquerait nettement de la concurrence en adoptant des valeurs humaines: une attitude plus écolo, plus fusionnelle avec les matériaux que nous a donnés la nature. En bricolant, l’homme s’épanouit.

Au siège, il faut qu’on montre l’exemple. Un concours a été lancé pour trouver un nom à cette nouvelle démarche écolo. Le gagnant gagne un bon d’achat de 500€ dans n’importe quel magasin Le Beleux ! C’est excellent, parce qu’on n’y vend pas que des truelles et de la colle à bois, mais aussi par exemple du petit mobilier, ou des lampes, et de l’artisanat, pour soutenir les créateurs locaux.
Avec Sandra on a commencé à chercher un nom, et on s’est promis de partager la somme. Pour l’instant on a trouvé « LBL, c’est ma vraie nature », et, plus poétique « LBL embellit la nature », mais on s’est dégonflé avant d’envoyer le mail à Catherine Jacquemin, et on préfère réfléchir encore un peu.

Géraldine, c’est sûr, si je ne me bouge pas, c’est elle qui va gagner le concours. Elle adore les jeux, Géraldine.
Géraldine, elle arrive à finir la grille de Sudoku niveau 4 en moins de deux minutes.
Elle écrit un rapport de vingt pages, suit un cours de yoga niveau avancé, marchande le kilo de poires au marché, fait tourner sa machine à laver, prépare un fondant au chocolat, s’occupe de son petit, et tout ça dans la même journée.
 
La rédac-chef de Cosmo n’a pas réussi à percer son secret.

Moi je la connais un peu parce que des fois on discute. Chez Le Beleux on l’apprécie tout particulièrement pour son travail soigné, et ses prises de position enjouées et constructives.

Mais moi, ce que j’aime par-dessus tout, chez cette fille, c’est son fondant au chocolat.

Sinon j’ai donné mon bracelet en plastique à Valérie, parce que Kevin en fait collection, il dort même avec. Avec les trois qu’il a eus dans les doo-wap, celui qui était dans les Miel Pops, celui de Gérald et le mien, et celui de sa mère bien sûr, ça lui en fait sept.

Valérie a dit: « comme ça s’il en perd un il lui en restera toujours six ». Bien vu.

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Sinon chez Le Beleux il y a Gégé qui s’occupe du courrier. Gégé, ça fait quinze ans au moins qu’il est dans la boîte. La société a grossi trop vite pour lui. Il n’arrive pas à se faire aux procédures. Il regrette le temps où on n’était qu’une petite PME et où il pouvait écouter peinard Chante-France dans son bureau fermé.

A l’époque, c’est le pas leste et l’esprit léger qu’il arpentait les couloirs. Il n’était pas rare de l’entendre siffloter un petit Michel Fugain, que rythmait la cadence infernale de sa machine à affranchir. Aujourd’hui il doit tout gérer : approvisionnement de la machine à café, commandes de bonbonnes d’eau, classement des documents, manutention, cela malgré ses problèmes de dos. Il le dit lui-même, il est exploité, mais comme le médecin du travail est de mèche avec Catherine Jacquemin, il subit.

Et il y a Valérie, donc. Valérie n’a pas une vie facile. Ce matin, par exemple, elle est arrivée en nage avec ½ heure de retard parce que Kevin lui a fait une crise. Il voulait mettre ses chaussons de Buzz pour aller à l’école, au lieu de ses baskets de Spiderman. Comme elle ne cédait pas, il s’est assis par terre dans l’entrée et s’est mis à hurler. Tant bien que mal elle a réussi à le calmer et le traîner jusqu’à l’école, qui, manque de bol, était exceptionnellement fermée à clef. Le temps que le responsable de la garderie vienne lui ouvrir,  le gosse s’était remis à hurler et s’accrochait à la robe de sa mère. Elle a couru pour attraper son train mais l’a manqué de justesse, à une minute.
C’est vrai que c’est rageant de voir partir son train sous ses yeux, surtout quand il en passe un toutes les demi-heures…

Non, pas facile la vie de Valérie.

Ça ne peut plus durer cette queue qu’il y a à la machine à café tous les matins. Je suis arrivée avec mon porte gobelets, et j’ai bien vu les mines effrayées de ceux qui se sont dit qu’il faudrait qu’ils attendent trois plombes. Ben oui mais vu que je prends le chocolat de Sandra, le cappuccino de Géraldine, le café court de Valérie, plus un long pour moi, ça revient au même que si elles avaient été dans la queue. Bon c’est mon jour de bonté je laisse passer, c’est l’occasion aussi d’écouter les uns et les autres raconter leur week-end.

Gérald a passé son dimanche après-midi chez IKEA. Il cherchait un canapé et finalement il est revenu avec deux couvertures polaires (une pour lui, une pour sa mère), un plateau tournant et un miroir-ventouse.

Colette et Nadine sont allées au forum des associations de leur ville respective, et échangent leurs infos. Tiens à Edouville ils font de l’aviron à partir de 6 ans, tiens à Combe-ste-Huberte il y a un Pokémon-club qui vient de s’ouvrir etc.

Manu a rencontré deux super nanas qui ne parlaient pas un mot de français, et n’a pas dormi dans la nuit de samedi à dimanche.

Annabelle ne parle jamais de son week-end, parce qu’elle est tout de suite dans le vif du sujet. Alors à la place elle parle boulot. C’est pour cette raison qu’avec Annabelle j’atteins vite le point de rupture, je décroche, tout simplement. Invariablement c’est à ce moment que Carlos, déjà souriant, fait son arrivée. La transition est facile. Je lui lance un « Carlos, trop belle ta chemise », ou, plus classique « Carlos tu as l’air en forme ce matin », ce qui n’est en général pas vrai. Annabelle réprime un bâillement, et retourne poliment à la pile de travail qui l’attend.

Je garde Carlos sous la main pendant que finit de couler un dernier cappuccino.

Carlos, élément atypique de la société.

Sérieux, encostumé, néanmoins joueur, libre penseur, il a horreur des gens qui n’assument pas leur choix. Information importante puisqu’il s’agit là du principal trait de caractère de Carlos.

Déjà, en CM2, quand la maîtresse distribuait des petits bristols sur lequel il était demandé de compléter « ce que vous détestez le plus », il répondait :

– les gens qui n’assument pas leur choix

…ce qui emmerdait un peu la petite voisine, si elle avait eu la bonne idée de copier, parce qu’elle ne comprenait pas ce qu’il y avait d’écrit sur le bristol de cet émigrant stressé, déjà qu’il avait mis la règle au milieu de la table pour bien marquer la séparation, en plus il avait une manière agaçante de souligner et re-souligner la date cinq fois d’affilée, elle espérait secrètement pouvoir se mettre à côté du joli blondinet le jour suivant.
En dessous de

– les gens qui n’assument pas leur choix,

il écrivait quand même : « l’injustice ».

Ce côté féminin, Carlos l’a conservé, ce qui adoucit son caractère et le rend aimable en toutes circonstances.
A côté de cela il est capable d’aller très loin. Il a des idées très arrêtées.
Prenez par exemple un bossu.
« Ne va pas te plaindre que tu es bossu alors que tu vis dans un pays développé, que tu as droit à la sécu et au chômage ! »
Et les nains.  « Qu’est-ce qu’ils ont toujours à vouloir se déguiser en bouffons et en passe-partout ? Tu m’étonnes qu’après ils n’arrivent pas à s’intégrer dans la société ! »
CQFD.

Quand je lui dépose son double café, Valérie est déjà en grande conversation avec Géraldine. Il paraît que Slevana aurait eu des propositions indécentes de la part d’un des managers.
« De qui, de quiiiii ???!!! » je m’empresse de demander.
Valérie, très au courant, m’informe que paraît-il qu’elle se serait fait mettre une main aux fesses dans l’ascenseur par Henri !
« Le grand chauve à lunettes avec le gilet zippé? »
Géraldine dit que ça l’étonne beaucoup, et qu’elle pencherait plutôt pour la thèse de celle qui veut attirer l’attention sur elle dans le but d’accélérer sa promotion interne.
Curieuse technique, me dis-je, en laissant mes voisines d’open-space spéculer sur la véracité de ces faits, pendant que je propose une madeleine à Sandra.
La bouche déjà pleine, elle postillonne un « merci t’es géniale ma nénette ». Je l’aide à désactiver son out-of-office parce qu’avec le week-end elle a oublié comment on fait.

Rapidement je survole le site interne pour glaner les dernières nouvelles. Dans l’annuaire, il y a la photo de tous les employés, celle de Carlos du temps où il ne faisait pas encore d’UV.
Bins…Dujardin…Duneton, Henri Duneton. C’est vrai qu’il a un petit air pervers quand même celui-là…

Je suis tirée de ma rêverie par le téléphone et je décroche.

«  Le Beleux, Dorothée Roland j’écoute ! »